DEBATS  AUX  PHARES

 

 

 

 

Pour les comtes-rendus antérieurs au mois de mai 2014 voir sur le site Paris-philo.com.  

Afin de RENDRE COMPTE AU PLUS JUSTE d'un contenu quoi DE MIEUX QU'UN ENREGISTREMENT? Dans le vif d'un débat, le rôle de l'animateur est primordial; en revanche le traitement des enregistrements est destiné en principe à ceux qui n'ont pas assisté aux séances et qui  seraient  plutôt intéressés par le contenu, aussi n'ai-je pas mis l'accent sur la dynamique des échanges et leur pilotage par l'animateur.

 

                                                                     

 

.4 mai 2014 : débat animé  par  Pascal Hardy

 

 

PROPOSITIONS DE SUJETS PAR LES PARTICIPANTS:

 

   - Tous ego.

   - Le malheur est-il la douleur du malheur

   - Quelles sont les limites de la vie privée.

   - Nous mettons longtemps à devenir jeunes (Picasso)

   - Avant de prendre le bonbon deviens-le.  

 

Le sujet choisi par Pascal est:

 

                                  

§       Quelles sont les limites de la vie privée ? 

 

 

 L’auteur du sujet, Alain G est invité à introduire le débat :

 

-        L’idée qui m’a motivé pour  proposer ce sujet est une accusation portée à l’encontre  d’un dirigeant sportif  surpris à tenir des propos racistes au téléphone avec une amie : est-il habilité à protester contre cette intrusion au nom de la violation de sa vie privée ? Plus généralement, doit-on juger des propos privés comme s’ils étaient publics ? Je pourrais évoquer ici la mésaventure qui est arrivée au cinéaste Claude Autant-Lara qui a été piégé de façon analogue il y a plusieurs années : piégé pour avoir tenu des propos antisémites, il a été sommé par ses pairs de ne plus siéger à l’Académie des Beaux-Arts ; la réponse du vieux cinéaste a été claire : « Je ne suis juridiquement responsable que des propos que je signe » : imparable ! et Autant-Lara, familier de la provocation, et là il y allait fort, n’a pas été condamné. Au-delà de cet aspect juridique qui donne lieu à une jurisprudence complexe et variant d’un pays à l’autre, quel est le fondement moral de cette notion (plutôt occidentale et relativement moderne) de la « vie privée » ? Doit-il exister au sein de mes activités un sous-ensemble auquel seuls mes proches peuvent légitimement avoir accès ? le reste du monde qui a priori n’est  pas concerné peut-il s’arroger un droit de regard  sur mes faits et même sur me dires? Nombre d’exemples célèbres suggère que les frontières de cette « sphère privée » sont à géométrie variable, encore faut-il les pointer.

 

 

 

Le débat est ouvert :

 

-        Evidemment, si l’on s’appelle Stéphanie de Monaco vie privée et vie publique  ne sont pas clairement séparées, ce qui fait la différence  avec  Madame où Monsieur Untel, entre une princesse qui fait la Une de Gala simplement parce qu’elle a eu des relations intimes avec son garde du corps et ma voisine dont je ne connais presque rien de sa vie privée, il y a un monde qui les sépare ; pour une princesse  vie privée veut dire vie intime c'est comme ça que ça fait vendre du papier du côté des medias.

 

-        Pour ce qui me concerne, si ma vie privée est menacée, ça ne regarde que moi. En revanche si c’est la dignité humaine qui est en péril, nous sommes tous concernés même si ce qui nous choque se passe dans une sphère  privée, tel un comportement jugé contestable, et même si ça se passe dans un endroit public, là où les gens ont payé un droit d’entrée il peut y avoir une levée de boucliers pour s’insurger contre le scandale, l’inadmissible, qu’en est-il par   exemple du lancer de nains dans un cirque?

 

 

-        Le lancer de nains a posé un problème éthique, donc philosophique, parce qu’il  soulève  la question du consentement : même si  les nains ne sont pas tenus en esclavage et s’ils consentent  à être lancés  de mains en mains pour amuser la galerie, leur consentement ne suffit pas à légitimer une action qui va à l’encontre de la dignité humaine et le Conseil d’Etat par un arrêté à fini par interdire le lancer de nains. Je vais prendre un  autre exemple, inaudible mais que je vous livre quand même parce le côté limite a une valeur démonstrative:  dans un pays nordique,  un homme avait passé une annonce pour faire la proposition de tuer un autre homme et puis de manger son sexe ; un volontaire avait consenti, excité sans doute  par cette expérience morbide ; malgré le consentement de la victime, l’assassin retrouvé grâce à son annonce a été condamné sans qu’il y ait un plaignant. Cas extrême bien sûr.

 

-        Et que dire du comportement sado-maso? Depuis les procès contre Sade a-t-on avancé? D'ailleurs aux condamnations pour crimes sexuels se mêlaient des jugements pour athéisme et irrespect envers l'Eglise. Aujourd'hui où la censure moralisante a été remplacée par le point de vue de l'éthique où en est-on avec la dérive sadomasochiste? N'y a-t-il pas là un vide juridique?

 

-         De manière très floue la pratique sado-maso n’est pas autorisée, il suffit d’en avoir eu connaissance pour  condamner juridiquement l’auteur des faits, exemple : Un trio avait passé un contrat, après coup la femme s’était plainte devant la Justice en estimant que son propre mari était allé trop loin ; c’est la Cour européenne des droits de l’Homme qui a été chargée du jugement, estimant que face à la dignité humaine il n’y a pas de privé, que chacun est redevable de faits contraires aux droits de l’Homme et le mari de la plaignante a été condamné, pourtant les faits reprochés étaient écrits noir sur blanc dans le contrat. De même, le Droit considère que le corps n’est pas une marchandise, même si là aussi il y a consentement : par exemple être mère porteuse ( bien sûr rémunérée) n’a pas une fonction légale en France, alors que dans certains Etats des Etats Unis c’est autorisé.   Comme nous a dit l’auteur du sujet les limites sont ici à géométrie variable selon les pays . Mais en règle générale, quand la dignité humaine est en jeu, il n’y a plus de privé, là est la limite, même s’il y a consentement.

 

-         La sphère privée est peut-être à géométrie variable selon les pays mais elle peut l’être aussi dans le même pays. Comme ça a été dit si l’on s’appelle Stéphanie ou Caroline de Monaco, statut privé et statut public sont plus ou moins confondus, leurs relations privées deviennent publiques grâce à leur statut.

 

 -  Il n’y a pas que les princesses  chez qui les statuts sont confondus,  nos échanges dans cette salle ne sont pas livrés au grand public, pour la plupart nous nous connaissons, ce n’est donc pas tout à fait public, mais ce n'est pas privé non plus, où donc est la limite? elle est là:  si quelqu’un fait une vidéo en te prenant pour cible tu ne seras pas très   contente si tu te retrouves à ton insu sur Internet, "j'ai été prise à mon insu" la phrase-clé pour se réclamer du privé et être en droit de porter plainte,  pourtant dans cette salle et le temps d'un débat rien  n’est  privé.

          

   -  De toute façon notre vie privée est envahie de tous côtés, partout il y a des vidéos-     surveillance, alors puisque nous sommes les témoins et les complices de ça, tant qu’à faire pourquoi ne pas envahir nous aussi le domaine public, nous constituer un territoire sauvage, envahissons ensemble ce monde qui nous emmerde ! De toute façon je n’ai rien à cacher, rien à me reprocher et ma vie ne peut intéresser personne, ce qui m’intéresse c’est de prendre du bon temps quand je peux le prendre alors je vous invite ce jeudi 8 mai à venir faire une ballade et à écouter le concert des grenouilles, je vous signale au passage que dans les forêts il n’y a pas encore de caméras.

 

- Et où commence-t-elle la vie privée? qui peut le dire? Là-dessus c'est toujours le flou. Comme il a été évoqué au début, qu'un entraîneur  reproche à sa compagne de s'afficher avec des sportifs et que, sans doute par vengeance, par jalousie, ou poussé par la honte de perdre publiquement  son phallus, il en vienne à s'embaler et à se laisser déborder par ses paroles au point de tenir au téléphone des propos insoutenables qui ont été rendus publics! Voilà le scénario imaginé pour un film. Mais dans la vie, à partir de quand et de quoi n'a-t-on plus le droit d'exprimer ce qu'on pense?...Surtout quand ça n'entraîne des conséquences que dans le domaine privé (ici la crise d'un couple)

 

 

- La séparation entre le public et le privé est une grande supercherie! Voici mon scénario à moi: J'étais dans un taxi conduit par un noir dont le flegme m'a énervé, j'ai voulu acheter des cigarettes, à cause de lui, ce molasson chocolat, le tabac était fermé, je vais devoir me limiter jusqu'à demain matin et merde!  avant de rentrer chez moi je fait la queue à la boulangerie, je suis toujours énervé et comme par hasard surgit le bouc émissaire, un noir endimanché comme un ministre alors que je suis en tenue de travail et c'est parti! je tiens des propos que je ne devrais pas tenir, alors je suis taxé de raciste; je rentre chez moi pour m'occuper de mes enfants, comme ils sont mignons! je ne suis plus raciste.

 

- Une fois qu'on a dit ça...

 

- La belle indifférence! nous sommes à la fête si nous pouvons dire de qu'on veut.

 

- C'est une affaire d'interprétation.

 

 

- Des clous! Il y a des lois morales, juridiques: il est interdit d'énoncer des propos racistes, ce n'est pas une opinion c'est un délit.

 

 

- Dans Paris nous pouvons passer chaque jour devant 300 caméras et comme ça nous pouvons être stockés dans des archives, une intrusion qui fait peur.  

 

- Excusez-moi mais je voudrais parler de Diogène, lui qui a décidé de vivre sa vie privée et même intime sur la place publique et sans être décrié...

 

 Le magnétophone  étant placé au-dessus des serveurs qui font la vaisselle, le choc des assiettes est à son comble et empêchent carrément l'audition.

 

 

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6 juillet 2014: débat animé par Claudine ENJALBERT

 

Sur la liste d'une quinzaine de sujets est choisi le thème proposé par André:

 

                       Y a-t-il de l'ineffable?

 

La parole est à André pour introduire le sujet

(en attente des précisions d'André, cette partie de l'enregistrement étant peu audible)

 

Nous commençons par débroussailler un sujet qui n'est pas évident: Y a-t-il une différence entre ineffable et indicible?... Laissons la question en suspens, nous y reviendront sûrement. Et puis... Sujet poétique, dit l'un, ou encore en deçà de la pensée, et même en deçà de la parole, les mots me manquent, mais là on ne peut même pas les inventer, ce n'est d'ailleurs pas véritablement un manque, au contraire, parce qu'on a envie de rester avec ça, l'ineffable, car dans le mot il y a le côté fabuleux mais qui reste caché, et ce qui vous marque à ce point on ne l'avait pas ressenti avant, c'est si fort qu'on désire le garder enfoui en soi, c'est l'éphémère qui vous est tombé dessus comme une grâce, on ne veut pas qu'il reparte comme il est venu, sans prévenir, un jour sans doute... mais non on le sait, que l'on a une transmission à faire passer... Les mots me manquent, ce n'est pas non plus de l'insuffisance, on n'a pas le mot pour le dire, voilà tout, à la différence de l'indicible: là on ne peut pas le dire et pour masquer ce qu'on refoule on se sert d'un écran. Les mots qui font écran masquent l'indicible..

- C'était Marie Cardinal qui était venu trouver "le petit docteur", le psychanalyste de sa mère, pour lui parler de ce qui l'obsédait dans son présent: son sang qui n'arrêtait pas de couler. Votre sang ne m'intéresse pas, lui objecta le petit docteur, parlez-moi d'autre chose. Et la patiente chercha d'autres mots plaqués sur d'autres images, réminiscences, travail douloureux qui au bout du compte la remit  debout. Avec le recul elle coucha sur le papier cette expérience, elle travailla sur les mots, "la forme c'est le fond qui remonte à la surface" a écrit Victor Hugo et ce fut "Les mots pour le dire" le succès que l'on sait parce que M.C. a rendu cette expérience transmissible.

- Il n'y a pas seulement les mots, il y a  l'expérience tellement paroxystique  qu'elle ne peut être transmise comme ça, directement,  car il s'agit d'une expérience intérieure... Notez que l'expérience de Marie Cardinal est aussi une expérience intérieure mais qui devait être dévoilée en faisant sauter les verrous et là ça commence par un travail douloureux. Tandis que l'ineffable ça vous tombe dessus... Et   l'on voudrait encore le garder pour soi et en soi, ce bonheur ineffable, car ineffable s'accouple avec bonheur.

- Le garder pour soi longtemps, comme si ce bonheur ineffable allait nous construire de l'intérieur pour la vie, il s'agit donc là de l'affaire la plus personnelle, comme un secret bien gardé  avant de le livrer quand le temps sera venu. Nathalie Sarraute avait plus de 80 ans lorsqu'elle écrivit son ouvrage autobiographique "Enfance", son dernier ouvrage. Une enfance écartelée, entre son père et sa mère qui étaient séparés, entre la France et la Russie et pourtant... "à ce moment-là c'est venu", ce qui marquera une indéfectible aptitude au bonheur, il s'agit de la fameuse scène au Jardin du Luxembourg, la petite Nathalie était sur un banc entre son père qu'elle retrouvait et sa belle-mère qu'elle connaissait à peine, sa mère et son beau-père étant partis vivre à l'étranger pour raison professionnelle et pourtant là, malgré cet abandon -Nathalie vivait avec sa mère -  tout d'un coup "c'est venu", répète-t-elle, inexplicable, unique, son père ou sa belle-mère venait de lui lire un conte d'Andersen, devant elle les espaliers en fleurs, les pelouses couvertes de pâquerettes, au-dessus le ciel était bleu bien sûr, tout ça ensemble fit une merveilleuse symphonie, ou comment la nommer? et l'auteur cherche les mots séparés par des points de suspension... faisant ainsi participer le lecteur à sa recherche, ses doutes, et restant avec lui sur sa faim... aucun mot ne peut traduire ce qui la remplit comme ça, sans aucune menace qui plane, ce qui ne reviendra pas... la vie à l'état pur, d'une telle intensité et pour rien, parce que c'était là, parce que j'étais en eux , le petit mur rose, etc.... Ce qui ne reviendra pas, sans rien de nostalgique puisque ce jour-là elle s'est réconciliée avec elle-même et avec le monde qui l'entoure, quand on a été changée par "ça"il faut conserver cet état qui a envahi toute sa personne pour le fixer tel quel.

- Wittgenstein qui avait un souci d'exigence et un besoin de vérité qui ne pactisait pas avec l'approximation a écrit : Ce qu'on ne peut  dire il ne faut pas le dire...

- Merci de cette citation de W assortie grâce à toi d'une petite erreur car c'est précisément cette erreur qui montre la confusion qu'on manifeste entre ineffable et indicible. W a écrit, non pas il ne faut pas le dire mais il faut le taire, ce qui s'applique parfaitement à l'ineffable. "Il faut le taire" ... notons "il faut" qui n'autorise donc pas de  compromis invite  au silence, attitude la mieux appropriée, l'ineffable est le mot que la raison ne sait pas exprimer. Le taire est plus fort mais aussi sans ambiguïté dans la mesure où c'est un ressenti personnel à la différence de ceux qui ont vécu la Shoah qui est une expérience collective, ne pas dire se situe ici dans un contexte plutôt trouble car les autres savent ce que la personne qui ne dit pas a dû vivre.

- On pourrait d'ailleurs opposer cette énonciation de W à une phrase culte de Deleuze: Philosopher c'est penser tout le pensable. l'ineffable doit se situer dans "l'arrière-pays" du pensable.

-  Il y a toujours des mots pour dire quelque chose. Un critique musical n'a que les mots pour essayer de traduire ce qui bouscule ou apaise nos sens et notre émotion. De même un critique gastronomique; je me souviens d'une phrase pour évoquer un plat: "Les moules sont finement caressées d'ail": habituellement on ne verrait pas les mots  "caressées" et "finement" associées à une odeur forte d'ail et qui plus est appliqués sur un plat somme toute populaire: les moules, mais l'ensemble est tellement surréaliste que ça donne envie d'y goûter; et puis on se dit: ce ne sont sans doute pas les mots tout à fait justes mais le critique a fait l'effort d'aller au plus près, ou bien il a fait des jeux de mots. On comprend mal un langage non adéquat.

- C'est peut-être nous qui sommes non adéquats. Prenons l'exemple de Cendrillon. Au départ conte oral.  La première adaptation littéraire connue fut celle de Perrault: pour aller au bal donné par le Prince, Cendrillon était chaussée de pantoufles de verre; au XIXème siècle, plus rationaliste, on trouva ça idiot une pantoufle de verre, c'était sans intégrer le côté initiatique du conte et le côté symbolique, le verre qui évoque la fragilité  - de Cendrillon - et qui à l'époque exprimait le raffinement; ce fut Balzac qui, à cause de l'homophonie, crut à une erreur d'imprimerie et fit parler l'un de ses personnages dont le métier était dans la fourrure: ainsi la pantoufle de verre devint la pantoufle de vair ( de l'écureuil gris, fourrure très prisée à l'époque) et Littré reprit la citation de Perrault corrigé par Balzac; aujourd'hui la fourrure du petit écureuil, le vair, est tombée en désuétude mais ça fait très chic et cultivé de continuer à orthographier vair et de suivre Littré qui fait toujours autorité.  Ainsi les rationalistes n'ont pas à se mêler de corriger l'ineffable quand il est teinté de merveilleux, cela dit on continue à croire en eux, les rationalistes.  

-  On a parlé des mots les plus justes à trouver. Encore faut-il avoir de bonnes oreilles pour les entendre. Ce que je pourrais dire serait mal interprété. Le moment venu, il faut bien choisir son interlocuteur. Mais si on continue à le garder pour soi, l'ineffable peut trouver sa voie dans la sublimation, ou bien peut pousser à l'écriture, réaliser son projet de fixer cet éphémère dans son immédiateté, ainsi qu'on l'a ressenti, mais pour traduire cet ineffable qui ne se partage pas il faut beaucoup de travail et aussi un certain talent pour tendre vers l'universel.

- Dans le fond c'était peut-être le projet de Nathalie Sarraute: tendre à l'universel, elle qui a donné ayant donné à son dernier ouvrage pourtant autobiographique le titre impersonnel de "Enfance". Une idée qui me vient comme ça. Rappelons-nous "Tropismes", le premier roman de Sarraute et l'élaboration d'un concept, les tropismes et que l'on peut résumer ainsi: ce sont les petites sensations qui nous sont transmises à partir de l'extérieur qui peuvent nous orienter toute notre vie sans que nous en ayons conscience au départ.

- De l'indicible, on aurait envie d'en guérir pour en sortir, comme après un traumatisme; l'ineffable on désire  le fixer, peut-être le sublimer et alors la vraie vie serait dans la littérature, ainsi que Proust l'entendait. L'indicible est au-delà du bien et du mal; l'ineffable rejoint peut-être le mystère de la création. Comment nous connecter à cette partie du monde d'où nous venons? Comment symboliser le mystère des origines? cette scène fondatrice où nous n'étions pas, dirait Pascal Quignard, l'ineffable pourrait-il nous relier à ce mystère. Tandis que l'indicible se situerait plutôt dans une recherche de précision quand le moment sera venu; en attendant, motus et bouche cousue.

- Pour conclure y a-t-il de l'ineffable en philosophie? Ou pour le dire autrement: Le philosophe a-t-il droit a des points de suspension?... Ce sera la dernière question de ce débat.

 

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20 juillet 2014, débat animé par Gunter Gorhan.

 

Bientôt dix heures trente, les participants arrivent au compte-gouttes, pourtant le temps est bien maussade en cette mi-juillet, pas de quoi se prélasser au soleil, encore quelques minutes et en quelques minutes ô miracle! la salle fait presque le plein mais nous n'aurions pas attendu les retardataires pour amorcer le rituel, à commencer par les propositions de sujets par les participants; une volontaire note:

    - le poids des mots ou le choc des photos sont-ils au service de la vérité?

   - aucun corps ne peut augmenter sa propre cohésion sinon au détriment d'un autre corps.

   - la vitesse et l'oubli, la lenteur et la mémoire.

   -  la raison est-elle un bon serviteur et un mauvais maître.

   - la diversité des langues.

   - Ramer à contre-courant.

   - le désir es-il  nécessaire pour comprendre l'homme.

   - être normal ça veut dire quoi?

   - tomber amoureux: renoncement à la liberté?

   - quelle est la nature de la  différence morale: accepter ou vouloir?

 

Après avoir été perplexe quelques secondes, l'animateur déclare: "Comme ce sont les vacances nous allons ramer à contre-courant... oui on va ramer ce matin. Le sujet choisi est donc:

 

             Ramer à contre-courant.

 

Comme à l'habitude, la parole est donnée au "père du sujet", Charles, pour nous  en dire un peu plus sur ses motivations.

 

-  Dans mon existence j'ai souvent eu le sentiment que j'ai ramé à contre-courant parce que j'étais souvent irrité par l'incompréhension... pour ne pas parler de moi je vais raconter l'histoire de Toto qui regardait une fille sur une balançoire,  elle avait de belles cuisses mais pour intéresser la fille Toto lui parlait de noms de fleurs en latin,  et raté! la fille semblait lui dire cause à mon cul ma tête est malade

 

- Cause à mon cul ma tête est malade! je ne connaissais pas cette expression, mais aujourd'hui cette phrase serait plutôt dans le courant, non? on croit être à contre-courant alors qu'on est banalement dans le courant.

- J'aimerais bien savoir  quels sont les courants contre lesquels tu rames?... Non, tu réfléchis?

- Pour ma part faut-il d'abord le prendre au premier degré, soit ramez: impératif, ou le fait de ramer dans un présent, je suis en train de ramer, ou encore c'est le passé qui s'éternise, qui ne passe pas...

- Moi j'aime bien le côté allégorique: ramer à contre-courant ça suppose remonter vers la source, là où l'eau est vraiment claire démarche intéressante et pour y arriver on rame vraiment,  mais la démarche inverse est intéressante aussi: être capable de pouvoir redescendre le courant, retrouver cette fluidité, ne plus vouloir se battre contre  les éléments, ce que personnellement j'ai du mal à faire.

- Ramer suppose qu'il y a un courant et c'est pas toujours évident. Par exemple, à une certaine époque et dans certains magazines on parlait de "pensée unique". Je me suis souvent demandé quelle était cette pensée unique, est-ce qu'il y a effectivement un courant? ... Pour revenir à ramer en allant contre le courant, il s'agit d'une activité répétitive, et d'un travail laborieux, il faut ramer, ça suppose donc qu'il y a un courant qui nous emporte là où on n'aurait pas envie d'aller, alors qu'il faut savoir négocier avec et non ramer comme une bête ou un désespéré. Et le rameur est souvent dans des positions où il est prudent de ne pas ramer à contre-courant, prenons l'exemple d'un naufragé solitaire, comme Alain Bombard, il doit se laisser porter par le courant  pour ne pas dériver, et pour un nageur la dernière chose à faire serait d'aller à contre-courant, la meilleure façon de se noyer. Dans tous les cas on est amené à se poser la question, 1/ y a-t-il un courant? et 2/ dans quel sens faut-il le prendre?

 -  Il arrive parfois que ramer à contre-courant honore celui qui rame dans le sens inverse du sens commun. Il y avait un  ministre qui avait tous les courants pour lui et il affirmait haut et fort  qu'il n'avait pas de compte à l'Etranger,  son baratin était si bien huilé qu'il était crédible. Et puis il s'est trouvé un journaliste courageux pour s'élever contre la pensée unique en réclamant une enquête, persuadé que le Ministre mentait,  la suite lui donna raison.

-  Ramer ou aller à contre-courant au sens où on l'entend et que l'on retrouve dans les grands mouvements intellectuels qui caractérisent une époque, serait-ce une chose en soit: aller à contre-courant ou est-ce un objectif? quelque chose à poursuivre, auquel cas ce serait une démarche et cette démarche serait-elle ou bien une valeur ou serait-elle une posture? Prenons l'exemple du dandysme qui est  une posture, une singularité revendiquée,  ce qui le définit, l'aide à acquérir cette singularité, sans ramer puisque c'est un style de vie mais qui peut aller jusqu'à la mort selon une posture nihiliste. Prenons l"exemple plus héroïque d'Ernest Renan: il avait 22 ou 23 ans, il était au séminaire et juste avant le rite de la tonsure il s'est écrié: "Vérité! Vérité! n'es-tu point le Dieu que je cherche?" Quelle était donc cette Vérité qui lui commandait d'aller à contre-courant, en s'opposant à sa famille, son environnement, et son engagement pour lequel il était prêt à donner son âme, et au nom d'une abstraction: la Vérité.

    

- Aller à contre-courant me fait penser à Ulysse, son voyage initiatique:  quête de Vérité et de sagesse, de liberté et de vie bonne, pour atteindre cela, cherche à retrouver son milieu naturel, il va devoir affronter des obstacles, apprendre à gouverner son destin, Ulysse refuse l'éternité que lui propose la nymphe Calypso car il opte pour vivre une vie d'homme, dans sa quête il veut avoir le choix.

 - Est-ce aller à contre-courant? Chez les grecs on ne doit pas s'opposer au destin, or la démarche d'Ulysse est d'accomplir son destin.

- Moi je pense à un homme qui est allé à contre-courant et qui y a laissé sa peau, c'est Jaurès qui a clamé par exemple: "Il faut préférer la Justice sociale à la charité, contre-courant qui à l'époque dérangeait, ce que l'on disait en filigrane était: Ne pas changer le monde, la charité chrétienne s'en occupe.

- Moi je pense au saumon: quand il doit remonter la rivière qui est gelée et qu' il doit la redescendre en y laissant lui aussi sa vie, mais le saumon a-t-il le choix? ou suit-il seulement son instinct?... La deuxième chose à laquelle je pense est une fameuse chanson"un milliard de Chinois et moi et moi et moi"... Là-dedans qu'est-ce que je suis, un lambda sans aucune importance?... La troisième chose est la philosophie du tao: faire le point par rapport à sa situation: où je veux aller? et où j'en suis dans ma relation avec le monde extérieur?et est-ce que le courant va m'éloigner de ma trajectoire? je n'en sais rien encore alors je rame. 

-  L'essence même de la philosophie est de se poser des questions à contre-courant, sinon la philosophie n'existe pas. Ce qui est terrible est que des philosophes ont été écartés par les pontes de la Sorbonne parce qu'ils étaient selon eux (qui ont toutes les réponses) à contre-courant, c'est Michel Onfray - que beaucoup ici n'aiment pas - qui a écrit une Histoire de la contre philosophie.

-  Quelques fois, ramer à contre-courant, c'est ne pas avoir de discernement, ne pas anticiper par rapport à une situation; d'autres sont fiers de se démarquer, de mettre en avant une image d'eux-mêmes en cherchant une audience, en se faisant de la pub ce qui est détestable, c'est être dans la provocation, j'ai été comme ça, c'est se donner une belle prestance en profitant de la complaisance des medias.

- Etre dans le courant ou à contre-courant, on a perdu la voie du milieu, on a aussi perdu de vue la complexité.

- Autre alternative: le refus, dans la mesure où on ne peut pas de baigner deux fois dans les mêmes eaux. Refus du recommencement dans la hantise de la répétition.

- Ramer c'est laborieux, ce n'est pas la même chose que penser à contre-courant, à moment donné il faut en sortir de ramer.

- Il y en a qui se sentent bien quand ils rament, même manger pour eux c'est un boulot.

- Il y a aussi des rebelles sans cause, c'est leur raison de vivre, comme James Dean.

- On peut penser aussi aux haricots qui s'agrippent à des rames verticales qu'on appellent des tuteurs. Sinon, ramer à contre courant pourquoi ce ne serait pas ramer contre son propre courant, celui que je génère, ça se passe à l'intérieur de moi et non dans la Société mais alors... qu'est-ce qui me fait avancer?

-  Ramer est un mot déprimant, on ne passe pas à l'acte, on est désengagé. On n'a pas le courage de faire. Ou alors on est impuissant parce que chacun rame dans son coin. Or c'est l'union qui fait la force... pour aller à contre-courant.

 

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mercredi 28 janvier 2015
PHILOSOPHIE ET ARCHITECTURE
Less is more
(moins est plus)
Le vertige du vide
Les "attrape-ciels" de Ludwig MIES VAN DER ROHE
(architecte-concepteur - lecteur de Heidegger)





Présenté par Benjamin LOISEAU : architecte ayant vécu et travaillé à New York où il s'est impliqué dans la construction des "attrape-ciels".
Ayant mené une réflexion sur la philosophie de l'architecture.

Le débat sera animé par Gunter Gorhan.


On peut voir sur cette photo le mythe d'Icare, fils de Dédale, père des architectes, Icare voulant atteindre le soleil :
le vertige du trop conduisant aux problèmes insurrectionnels urbains.



Que nous reste-t-il de notre participation à un débat ? (réflexions de Gunter Gorhan, l'un des successeurs du fondateur Marc Sautet)

Comme presque toujours, le débat dans un café philo produit chez moi, et certainement aussi chez d’autres, d’importants effets d’après-coup; c’est d’ailleurs sa principale différence par rapport aux cours et conférences où l’on sait assez bien à la fin si le « caddy conceptuel » est bien rempli ou pas et on peut applaudir, c’est qui est illusoire après un échange au café philo.
Pourquoi ?
Après un débat au café philo, c’est comme au cinéma : la satisfaction ressentie lorsque l’écran s’éteint ne veut pas dire grande chose; si on a oublié le film le lendemain, c’était un mauvais film. Si on y pense encore des jours, des mois, voire des années après, c’était un bon film – on pourrait presque mesurer la qualité du film (et du débat) par la durée pendant laquelle il nous « hante ».
Ce qui revient à affirmer que les échanges au café philo, contrairement aux conférences, cours, séminaires, etc., n’augmentent qu’accessoirement notre savoir philosophique, leur finalité essentielle étant de nous faire penser – et on pense, plus précisément on ré-fléchit (on revient sur ses pensées) qu’après coup.
L’allemand traduit bien cette différence où penser se dit « denken » et réfléchir « nach-denken » qui signifie penser après coup, penser sur la pensée, une « méta-pensée » qui se demande quel sens ça a de trouver une solution à un problème – ce qui est l’objectif de la pensée; les animaux pensent énormément, trouvent des solutions à des problèmes difficiles mais ne réfléchissent pas sur le Sens, la finalité « méta-physique » (à savoir sur-naturel) de leurs efforts, enfermés qu’ils sont dans l’autoconservation (cf. Alain Prochiantz : « A quoi pensent les calamars ? »).
J’ai donc pensé, non !, plus exactement : j’ai réfléchi, après – coup et le thème de dimanche dernier m’est apparu d’une grande simplicité : Le degré de connaissances nécessaires (nous avant distingué d’ailleurs connaître, savoir, comprendre) pour traiter d’un sujet/thème dépend de deux facteurs:
1) du lieu, des circonstances : le même degré de connaissances, d’ »expertise » n’est pas demandé à la radio, dans des journaux (où il y a de grandes différences d’exigence) au collège, au lycée, à la fac, dans un café spécialisé – il y en a beaucoup, tels que café des sciences, de géographie, des statistiques, d’histoire, de théologie, café juridique, dîner mondain, etc.
2) de l’objet : ou plutôt, y a-t-il un objet ? Or, la philosophie au café philo n’a pas d’objet contrairement à toutes les autres disciplines : géographie, physique, psychologie, mathématique, le droit, etc., et également l’HISTOIRE de la philosophie au sens largissime : la technicité, les méthodes, les concepts, les grands philosophes, bref la philosophie instituée. Cette dernière est une expertise parce qu’elle a un objet déterminé et qui est très régulièrement confondue avec la philosophie au café, philosophie vivante, existentielle, celle à laquelle Kant, de façon prophétique, a fait allusion lorsqu’il a écrit : on n’apprend pas la philosophie on n’apprend qu’à philosopher.
Au café philo nous philosophons comme les écrivants écrivent dans les ateliers d’écriture sans se prendre pour des écrivains (cf. Roland Barthes). Je pense aussi à un auteur contemporain important, Bernard Stiegler, qui remet en valeur l’amatorat, l’amour de la philosophie et il se désigne lui-même comme philo-philosophe…La « philosophie » devrait d’ailleurs d’appeler erosophie selon le Banquet de Platon et cette question du désir propre au philosopher a été évoquée…
Les définitions d’un tel philosopher sans objet : Faire le lien entre toutes choses, penser tout le pensable, totaliser son expérience (totalisation ouverte, le contraire du totalitarisme), tisser, etc., rien de tel qu’un objet déterminé !
Donc qui peut, qui a le droit, d’assister et de parler dans un café philo quelque soit le sujet c.-à.-d. une question « philosophique » (au fond, il n’y a pas de question philosophique, il n’y a que la façon de la traiter qui est philosophique, au sens des définitions supra) qui, par définition, ne relève d’aucune science, ni humaine ni inhumaine, même si on peut très bien partir d’une question scientifique ou juridique, historique, etc., pour en évaluer les enjeux de sens ? Tout le monde, même les enfants – on philosophe d’ailleurs de plus en plus avec eux – ou seulement ceux qui ont des connaissances en histoire de la philosophie au sens largissime évoqué ci-dessus ?
La réponse va de soi : tout le monde et ce n’est pas le niveau « philosophique » qui fait problème mais la situation : il faut qu’il n’y ait pas d’urgence, de danger pour la simple survie, pour que « chaque être humain, tous les matins puisse refaire son monde » (c’est-à-dire philosopher, donner un sens à son existence, Alain – Chartier).
Pour finir, deux citations de l’ami des Cafés des Phares, Christian Godin, qui a promis de revenir animer, après sa retraite de l’université de Clérmond – Ferrand, l’année prochaine :
« …les cafés-philo sont des microcosmes de la république. On y participe non pas pour subir un examen ni même pour apprendre, mais pour tenter, avec d’autres bonnes volontés, d’arracher le maximum de sens aux absurdités et aux brutalités du monde. N’est-ce pas là, après tout, la définition même de l’activité philosophique ? » (Christian Godin)
Et aussi : « n’importe quelle interrogation, même naïve, n’importe quelle réponse, même naïve, surtout naïve, peut avoir un sens, une dimension philosophique… Que les gens philosophent dans les cafés-philo, ne signifie pas qu’ils soient des philosophes comme Descartes, mais qu’ils sont capables de se poser les mêmes questions que lui. »
Et merci à notre animateur du jour, Philemon, qui a su mener la barque en bon port, malgré quelques vents et courants hostiles…

Gunter Gorhan

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                                                                                                                Impasse de l'idéalisme ( pour exemple:: Nous nous sommes tant aimés, Ettore Scola, film 

                                                                                                                                                               Stéphan  ZWeig



Pour les philosophes l'idéalisme est une doctrine: primat des représentations mentales du concept (cf Hégel:

"Toute vraie philosophie est un idéalisme".

Pour les humanistes et les artistes, l'idéalisme est un engagement orienté vers un idéal; nous privilégions ici 

cette acception