BONNES LECTURES

 

 

 

Eclairage philosophique du roman  ( sujet du 14 septembre 2014 :   5 ou 6 romans à titre d’exemples )

 

 

    

   

                        1 – L’Amant de lady  ChaterleyD.H. Lawwrence.

 

S’appartenir pour savoir espérer mais comment ? Roman politique, idéologique, initiatique – Chef d’œuvre d’une littérature érotique, le roman de D.H. Lawrance fut  interdit de publication  par la censure de l’époque victorienne ; il fut édité à compte d'auteur à Florence en  1928 mais le parfum de scandale fut tenace,  minimisant la critique politique et sociale. Ne pas appartenir ou appartenir à un espace géographique, à une classe sociale, à un couple, et d’abord à soi-même, tel est l’esprit.

 

Roman politique et idéologique  -  Le contexte social est brossé avec précision : y sont dénoncées servitude, déshumanisation  et misère sexuelle des classes populaires au profit d’une industrialisation acharnée (nous dirions aujourd’hui au profit des Nouvelles Technologies,  de la Finance, de la Mondialisation), nous pourrions parler aussi bien de « fracture sociale » - Cela dit, un roman ne démontre pas, il montre  et à travers le prisme des points de vues des différents personnages,  exemple : c’est par l’intermédiaire de dialogues que l’auteur fait passer, entre autres, les idées de Karl Marx. Autre thème sous-jacent,  le déplacement du phallus : le jeune mari de lady Chaterley,  blessé de la guerre de 14, paralysé et impuissant, a retrouvé son phallus qui l’honore, lui qui a combattu avec les Alliés, lui qui ensuite s'est engagé dans la Recherche dédiée au progrès industriel et à la Réussite « sa chienne bien aimée".

 

 Roman initiatique – Le plus mal compris. "Malgré tout ce qu'on pourra dire, je déclare que ce roman est un livre honnête, saint et nécessaire aux hommes d'aujourd'hui. Les mots qui, d'abord, semblent scandaleux, ne scandalisent plus du tout au bout d'un moment. Est-ce parce que notre intelligence est dépravée par l"habitude? Nullement. C'est simplement que les mots scandalisent notre oeil; mais ils n'ont jamais scandalisé notre esprit. Que les gens sans esprit continuent à se scandaliser: ils ne comptent pas. Les gens d'esprit s'aperçoivent qu'ils ne l'ont jamais été... (scandalisés) et ils en éprouvent une sensation de soulagement" Ainsi commence ce qui sera la préface de ce roman et que l'auteur à signé en 1929, soit un an après l'édition en Italie. Est ainsi  définie une belle forme d'intelligence: l'ouverture d'esprit, assortie d'une aptitude à jouir de la liberté.

 C’est par la rencontre charnelle sans tabous qu’une lady et le garde-chasse  de son aristocrate de mari renouent avec les forces vitales ( une sexualité créative, la forêt en tant que milieu de vie). Paradoxe de notre condition humaine : c’est par la complémentarité  - qui a tant choqué en son temps - que chacun peut faire émerger ce qu’il y a de plus unique en soi. Nous pourrions même parler d'une véritable  dialectique de la découverte de l’un par l’autre.

 Expérience d’une transformation individuelle à deux insufflant de surcroît un désir de transmission : « Si on pouvait seulement leur dire que vivre et dépenser ne sont pas la même chose, écrira l’Amant à L.C. qui a demandé le divorce… si on les avait élevés à sentir au lieu de gagner… si les hommes portaient des pantalons écarlates… s’ils  apprenaient à sculpter les tabourets sur lesquels ils s’assoient…enseigner au peuple à vivre… » Ce n’est pas autre chose qu’un siècle plus tard Stéphane Hessel et  Edgar Morin nous livrent dans leur petit fascicule : « Les chemins de l’espérance ».

 

Cela mis en avant, un fascicule  se proposant de dénoncer les désastres d’une politique aveugle est vite oublié. La qualité littéraire du roman de D.H. Lawrence ne m’avait pas échappée lorsque je l’avais lu une première fois à l’âge de quinze ans. La poésie et la portée symbolique qui se dégagent de ce très beau roman est une ode à une volonté d’épanouissement. A  relire.

 

 

 2 – L’Herbe Claude Simon – prix Nobel de littérature.

Que percevons-nous du temps ? Le  temps qui passe ou qui ne passe pas est de toutes les façons mouvement  or  nous ne le voyons pas, « pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser »  (a écrit Boris Pasternak dont une phrase est mise ici en exergue).

 

Nous ne voyons pas l’essentiel et le temps reste une énigme.  L’auteur s’emploie  à mettre en évidence le décalage entre ce que nous percevons et ce que nous croyons savoir de ce temps que nous ne maîtrisons pas.  Claude Simon, l’un des protagonistes du « Nouveau roman »,  utilise des procédés d’écriture susceptibles de nous parler : par exemple accumulation de participes présents pour traduire l’action autrement dit le mouvement, ou  succession de participes passés pour dépeindre (Claude Simon est également peintre) l’immobilité de ce même temps mais qui lui ne passe pas tel que nous le percevons.

 

A la différence du philosophe, le romancier  par son écriture donne à  entendre les mots, donne à voir des images, nous fait ressentir  comment chacun  des personnages perçoit le temps au présent comme à travers plusieurs générations pour rejoindre l’Histoire. Puis retour à l’immédiateté pour nous faire « voir » encore autrement le mouvement du temps à travers un fameux chat qui a changé de place… « fulgurante matérialisation non d’un corps, d’un animal mais de l’idée même de mouvement dans la déchirure du soleil, puis plus rien… comme s’il pouvait passer sans transition du mouvement à l’immobilité ou plutôt comme si l’immobilité était en quelque sorte le prolongement du mouvement ou mieux encore le mouvement lui-même éternisé …dans  le bourdonnement des insectes»(pp.14 à 16 – col.poche Minuit) …Seul un romancier peut-il se permettre de nous livrer une  phrase d’une page et demie ? pour nous faire partager la difficulté d’exprimer de façon cohérente ce qui ne l'est pas.

 

 

 3 – La plaisanterieMilan Kundera.

 

Quand est-on authentique ?  Etre ce que vous n’êtes pas : être ce qui a été décidé pour vous…

 

Stoppé sur le fil de cette ligne toute tracée, un étudiant de Prague  s’interroge après avoir été privé de tous ses droits, conséquence de ce qui n’était qu’une « plaisanterie » et que ne démentait pas un sourire « hypocrite », et alors ? Etre soi-même n’était-ce pas montrer plusieurs visages selon les circonstances, j’étais moi-même quand j’étais seul, nous dit en substance Kundera à travers son jeune héros,  mais aussi quand j’étais avec ma petite amie, j’étais encore différent quand j’étais avec mes copains, ou pendant des réunions politiques, tous ces visages étaient vrais, être soi-même « c’est porter sa  dissemblance ». Pour le Parti c’est tricher ; ne plus tricher c’est s’engager : une obligation d’authenticité pour qui ne doit porter qu’un seul masque, devoir en faire une profession de foi doublée d’une autocritique et qui va « dévaster » la vie du jeune Ludvik.

 

Publiée à grand tirage à Prague en 1967 dans le climat de libéralisation de ce qui sera le « Printemps de Prague », ce  roman reçut un accueil unanime de la part de la critique louant ses qualités thématique et littéraire ; éditée dans sa première traduction française en 1968, trois semaines après l’invasion russe de la Tchécoslovaquie, la Plaisanterie connut un immense succès mais pour des raisons différentes que dans son pays d’origine; les évènements de mai 68 ayant placé au premier rang cette fable politique et l’on salua le « courage » de son auteur. Lequel sera désolé de  constater dès son arrivée en France que cette première traduction était si affligeante.

 

La fiction ne ment pas a pu écrire François Mauriac, sauf quand il y a malentendu. Sous le contrôle de l’auteur maîtrisant mieux le français, une nouvelle traduction  peut  faire honneur à la qualité littéraire du premier roman de Kundera et qui écrira quelques années plus tard un essai : « L’art du roman ».

 

 

 

4 – La tachePhilippe Roth.

 

 « L’inappartenance » du « on » - C’est  dans ce roman typiquement américain que le passage du « nous » au « on » peut être dégagé de manière évidente.

 

Coléman Silk est de race noire à la peau blanche, le seul à avoir cette particularité dans une famille cultivée et qui, pour cause de racisme, se retrouva déclassée;  se racheter à tout prix, telle fut l'obsession des parents  du jeune Coléman: faire de lui   un Américain parfaitement intégré dans une langue  pure, sauf que dans son cas avoir la peau blanche est une erreur de la nature et qui n’abolit pas « la tache ». Pour passer au travers,  va-t-il s’inventer une identité juive, ce qui lui donnera la possibilité en faisant illusion de gravir les échelons d’une carrière universitaire ( les juifs occupant les postes-clés dans les domaines du savoir et des affaires, qui plus est aux USA  le joug de l’origine peut être secoué pour laisser  place à un homme neuf). A partir de là Coléman va couper tous les liens avec les siens pour se retrouver prisonnier de la doxa; comme il ne peut plus dire « nous les noirs », il ne peut pas dire  non plus « nous les juifs », il n’est pas blanc il est devenu incolore. Le doyen de  l’Université d’Atlanta s’est transformé en homme neuf, il ne sera pas un homme réconcilié…

 

Ici le « nous » ne s’articule pas sur le « je » : « Je me révolte donc nous sommes » a énoncé Camus dans l’Homme révolté, définissant  le lien qui nous pousse à agir ;  dans la Société de Philippe Roth, le nous est ouvert sur le « on ». Comment fonctionne un engrenage ?... Un roman qui fonctionne comme un polar.

 

 

 

5    – W ou le souvenir d’enfance – Georges Perec.

 

La fiction serait-elle plus réelle que l’enquête ? … Etymologiquement, « histoire » signifie « enquête », tel a été l’objectif de Perec pour  la partie « souvenir d’enfance », première histoire alternant avec une autre histoire, de fiction celle-ci.

 

 Dans la première histoire Perec  mène une enquête sur ce fragment de vie sans souvenirs (  Seconde guerre mondiale,   disparition de ses parents dans les camps de la mort,  Libération), récit chronologique, précis grâce à des documents supposés objectifs, photos,  interrogatoires, un récit autobiographique  dénué d’émotion et de vie comme s’il s’agissait d’un autre Perec, quête parsemée aussi de doutes et d’incertitudes : « Les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide… Rien ne les ancre, rien ne les fixe ». A l’opposé, la quête de vérité est tellement plus expressive dans W.

 

Il s’agit donc  de deux récits alternés chapitre après chapitre, le souvenir d’enfance étant écrit en caractères droits, W en italiques, le mot « histoire » étant employé aussi bien pour la biographie du narrateur que pour la fiction que prétend être W. Ce deuxième récit étant la mise  en scène d’un fantasme, celui de Perec enfant ayant imaginé en Terre de Feu  l’île  de W où le sport serait roi. Ce cahier oublié est ressorti de l’ombre par un Perec adulte. Ici l’enquêteur est un « personnage » qui part sur cette île lointaine de W, l'énigme policière émergeant d'un univers sportif  peu à troublé par une horreur cauchemardesque semblable à celle des camps de concentration…

 

 Fantasme obsessionnel transformé en fiction par le romancier Perec et qui semble avoir plus de consistance qu’un « vécu »  dissous dans le temps. Ainsi l’imaginaire déblaie les couches masquant un traumatisme, ainsi la transcription de ce même imaginaire apparaît tellement plus réelle que la transcription, aussi nette fut-elle, des évènements et des affects ayant marqué une enfance. L’allégorie de W aurait-elle permis en partie de crever l’abcès ? Un roman expérimental.

 

 

 

 6 – Pars vite et reviens tardFred Vargas.

 

 L’intuition, comment ça fonctionne ?  … C’est sûr que c’est  ça, eurêka !  quand la seule piste à envisager est  débusquée, c’est aussi clair que fulgurant.

 

 Et c’est inattendu. Quand le commissaire Adamsberg  est sorti du contexte: une affaire de plus en plus énigmatique, un fléau - la grande peste selon certains indices - et qui se  répandrait dans Paris. Indices de plus en plus inquiétants et rumeurs s'emmêlent, le commissaire est tiraillé de tous côtés, son enquête  se fourvoie sur de fausses pistes. C'est alors qu'il doit quitter Paris pour Marseille où une   autre    affaire l'attend. Le soir venu il est seul, désoeuvré, et c’est en jetant innocemment à la mer un caillou qui  fait des ronds dans l’eau qu’il a vu surgir  dans la nuit « l’éclair ».

 

 Pour décortiquer le cheminement d’une pensée suspendue à une énigme, quoi de mieux qu’un roman policier ?

 

Voici donc un petit dernier à proposer pour la route.

 

Claudine Enjalbert

 

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